Le site du barrage de Mintredon la Plaine (photo HR)
La ville de Narbonne, située dans les basses plaines de l’Aude, est soumise à un risque fort d’inondations. Différents ouvrages la protègent des crues du fleuve Aude, mais d’autres cours d’eau côtiers la menacent aussi. C’est le cas du Rec de Veyret, un ruisseau souvent à sec, d’une longueur de 14,7 km, qui prend sa source à l’ouest / nord-ouest de Narbonne. Depuis les années 1950, le Rec de Veyret est sorti plusieurs fois de son lit, notamment en novembre 65, septembre 92, octobre 94 et octobre 96 où, cette fois-là, la crue à inondé partiellement un quartier sud de Narbonne.
C’est pour répondre à ce danger récurrent d’inondations, que divers aménagements avaient été réalisés sur certains tronçons du Rec de Veyret, notamment le barrage du cap de Pla à l’entrée de Narbonne et l’amélioration de l’écoulement des flux par un couloir endigué au sud de la ville. Mais ces aménagements se sont par la suite avérés insuffisants ou défaillants.
Les projets d’aménagements hydrauliques de protection de Narbonne
Un premier projet de protections contre les inondations est instruit pendant 15 ans
Au début des années 2000 débute une série d’études sur l’aménagement du Rec de Veyret. Celles-ci sont réalisées par BG Ingénieurs Conseils SA (1), accompagnés par la ville de Narbonne : le dossier est ensuite repris par le SMDA (Syndicat Mixte du Delta de l’Aude) [[https://smda1134.fr/]]créé en 2005. Le rapport final du projet BG / SMDA, d’un coût total de 10 millions €, est présenté en 2007, puis inscrit au PAPI N° 2 (2015 – 2022) [[Il s’agit d’un programme d’actions et de préventions visant à renforcer et organiser la prévention des risques d’inondations sur un territoire]] avec l’ensemble des aménagements proposés. Quelques compléments d’informations sur le projet sont demandés en 2015 lors de l’instruction du PAPI n°2 par la Commission Nationale Mixte Inondations, tandis que le projet BG /SMDA est labellisé dans le ″Plan Submersions Rapides″ (PSR), un dispositif complémentaire au PAPI. Mais le projet ne semble pas connaitre de suite et disparait du document finalisé du PAPI n° 2.
Une seconde étude sur le même sujet démarre en 2016
Un nouveau projet d’aménagement du Rec de Veyret apparait en juin 2018 avec le recours à un autre bureau d’études. Il s’agit cette fois de BRLI (BRL Ingénierie) qui fait partie du puissant groupe Bas Rhône Languedoc (2). Ce projet se monte avec le partenariat SMDA / SMMAR (Syndicat Mixte des Milieux Aquatiques et des Rivières) [[https://smda1134.fr/]]. S’il reprend certaines propositions du projet BG Ingénierie (notamment les barrages écrêteurs de Bagatelle et du Cap de Pla, ainsi que l’élargissement de la traversée endiguée de Narbonne), il supprime le barrage écrêteur des « Gourges » ainsi que les ponceaux de délestage des 2 ponts de Narbonne qui franchissent le Rec et peuvent faire obstacle à l’écoulement des eaux. Par contre, il prévoit de réaliser un immense barrage écrêteur à Montredon la Plaine, dans la vallée du Rec de Veyret.
Le coût global des travaux est estimé en 2022 à 30 millions € en 2022, dont 13,8 millions pour le barrage écrêteur de Montredon la Plaine. Ce montant ne peut être financé dans cadre du seul PAPI n°3 (2023-2028), il sera donc réparti entre le PAPI N°3 à hauteur de 26,4 millions € le reste étant affecté au PAPI n° 4 (2029 – 2034)
En résumé, le nouveau projet BRL / SMDA / SMMAR choisit un parti différent d’aménagement du Rec de Veyret : le cas échéant, il retient en amont de Narbonne les flux d’eau provenant du bassin versant du Rec de Veyret et des sous-bassins attenants ; alors que le projet BGI favorisait leur écoulement jusqu’à l’exutoire de l’étang de Bages. Mais ce nouveau parti d’aménagement implique des travaux d’aménagement plus importants donc plus coûteux.
Communiquer n’est pas informer
(Communiquer a pour objectif de convaincre, informer de faire comprendre et débattre)
Ce nouveau projet a été présenté au public au moyen d’une importante campagne de communication et par l’organisation de 2 réunions publiques :
- Une réunion organisée par le Syndicat Mixte du Delta de l’Aude (SMDA) le 6 juillet 2021 au Parc des expositions de Narbonne qui a rassemblé environ 200 personnes
- Une réunion organisée par la commune de Montredon-des-Corbières le 29 septembre 2021 à Montredon, qui a réuni environ 120 personnes
Divers éléments du projet BRL / SMDA / SMMAR avaient déjà filtré dans l’opinion, provoquant de l’inquiétude, voire des réactions de rejet de type NIMBY [[Acronyme de l’expression anglaise « Not In My BackYard », en français « pas dans mon arrière-cour ». décrit l’attitude de personnes ou de groupes opposés à l’implantation d’un projet près de chez eux, alors qu’ils ne sont pas hostiles à l’idée du projet en lui-même]], mais les 2 réunions publiques, dont la forme et le contenu visaient plus à convaincre du bien fondé du projet qu’à expliciter son contenu, ainsi que les réactions maladroites du Président de SMDA alors en exercice [[en substance dixit lors de la réunion de Montredon : « si vous n’êtes pas d’accord on fera quand même »]] ont alimenté l’hostilité au projet d’une grande partie de l’opinion.
L’opposition au projet BRLI / SMDA / SMMAR s’est tout d’abord concrétisée par l’organisation par le maire de Montredon d’une consultation citoyenne le 17 octobre 2021. 36% des Montredonais ont participé au vote [[soit plus que lors des élections départementales]] et 94,6% des votants se sont prononcés contre le projet de barrage.
Les capacités d’expertise de la société civile
Dans la Narbonnaise, tout comme ailleurs, la société civile dispose de capacités d’analyse nombreuses, variées et de tous niveaux, exercées par des actifs ou des retraités.
Compte tenu de son ampleur et des enjeux qu’il représente le projet BRLI / SMDA / SMMAR a mobilisé des associations et des particuliers qui ont souhaité aller plus loin que les informations fournies par la maîtrise d’ouvrage. C’est ainsi que les associations RUBRESUS [[https://www.rubresus.org/]] dont le domaine d’action englobe la protection contre les risques d’inondations et COPAREC [[https://coparec.wordpress.com/]] association locale qui plaide pour un aménagement raisonné du Rec de Veyret, ont réuni leurs efforts pour analyser le projet. Aux actions entreprises par les 2 associations s’ajoutent les recherches menées par 2 citoyens, ingénieurs de formation, Olivier Hérail et Laurent Fabas dont il faut saluer l’opiniâtreté à demander au maître d’ouvrage SMDA les documents nécessaires à leurs travaux.
Des informations techniques difficiles à obtenir
En effet, les conditions de collecte des données techniques et rapports divers on constitué une première entrave au travail entrepris pas ces différents acteurs.
La réticence des ″techniciens″ et des ″politiques″ à livrer au public des informations qu’ils jugent ″sensibles″, c’est-à-dire néfastes à la conduite et la finalisation d’un projet, est un phénomène bien connu, qui perdure malgré son caractère contreproductif, largement documenté. L’argument du maître d’ouvrage, qui se retranche derrière la nécessite de faire valider les documents techniques par les administrateurs politiques, ouvre un abyme de questions…
Malgré les difficultés d’accès à l’information éprouvées par ces divers acteurs de la société civile, la qualité de leur production de notes, remarques et rapports aboutit à remettre en question certains choix du projet BRLI / SMDA /SMMAR de protection de Narbonne
Parmi les principales réserves apportées : (les dossiers et rapports correspondants sont disponibles chez Rubresus et/ ou Coparec)
- Les données géologiques actuellement établies ne permettent pas de garantir la stabilité du barrage de Montredon La Plaine. Elles nécessitent à minima des études complémentaires pour confirmer sa faisabilité et son coût.
- Les prélèvements de matériaux effectués pour garnir ce même barrage, sont effectués sur des terrains qui risquent d’être désimperméabilisés, créant ainsi un risque de pollution de la nappe aquifère alimentant les forages de Sainte Croix qui fournissent en eau la commune de Montredon.
- Le parti pris de retenir les flux en amont de Narbonne implique de construire un super barrage constitué d’une digue de 242 m de long, 14 mètres de haut qui nécessite un apport de 300 000 m3 de matériaux, un évacuateur de 30 000 m3 de béton armé et la déviation de la route D613 sur plusieurs km par une route en corniche. En plus du coût exorbitant de 13 millions € ce barrage créé des atteintes patrimoniales et environnementales irréversibles, sans toutefois garantir une sécurité en cas d’évènements climatiques dépassant les crues centennales
- L’analyse coûts-bénéfices du projet BRLI / SMDA /SMMAR le remet en question lorsqu’on le compare au projet BGI fondée sur les mêmes données en termes de superficies de bassins versants et de crue centennales alors que les données du projet BRL en matière de population exposée semblent à revoir…
Le projet BRLI / CMDA / SMMAR, dans son développement actuel, propose certains aménagements dont la pertinence est contestable du point de vue technique, comme du point de vue économique. De plus le parti général qui consiste à barrer les ruisseaux issus des différents bassins versants va à l’encontre des préconisations actuelles qui visent à restaurer l’écoulement naturel des cours d’eau. De plus, le manque d’un certain nombre de données techniques qui restent à établir est susceptible de provoquer des dérapages financiers plus ou moins importants selon qu’on s’entête ou non à réaliser un projet dont les principes préliminaires n’ont pas été suffisamment interrogés.
On peut s’étonner du fait que les différentes instances concernées par le projet -BRLI / SMDA /SMMAR- ne l’aient pas remis en question en en découvrant les impacts et le coût et qu’il ait fallu attendre les réactions d’expertises issues de la société civile pour que le public en découvrir les défauts et limites.
Face à un projet d’aménagement de cette nature, les collectivités locales, le maître d’ouvrage SMDA, le SMMAR, le bureau d’études BRLI, le préfet et les DDTM, services déconcentrés de l’État, sont soumis chacun à des logiques d’acteurs particulières qui peuvent inhiber sa bonne exécution, d’autant plus que l’audit du SMMAR, réalisé en 2024 par la Chambre régionale de comptes, a relevé 2 situations de conflits d’intérêts.
Enfin, si l’on attend du bureau d’études BRLI qu’il dispose de toutes les ressources d’expertise nécessaires au travail qui lui est demandé, il n’en est pas nécessairement de même des instances locales qui accompagnent et contrôlent cette démarche particulière, de projet : au niveau local on ne peut pas être spécialisé en tout et entretenir des compétences qui ne servent que rarement…
Alors que faire ? Le problème posé par le déroulement de ce projet renvoie à une question générale de méthode que l’on, retrouve au plan national pour des actions d’envergures diverses. Nos gouvernants en semblent conscients et la question de la simplification et rationalisation des procédures est souvent remise sur le tapis. Ce changement nécessaire passe par la mise en place d’un management des projets territoriaux, capable de reconnaître et mobiliser les compétences là où elles sont, doté d’une fonction de médiation / arbitrage favorisant le choix des solutions les moins problématiques. De tels outils existent, ils ont prouvé leur efficacité. Conserver les pratiques actuelles en matière d’aménagement, c’est risquer de se retrouver continuellement exposés à des difficultés inextricables, si bien illustrés par l’état actuel du projet d’autoroute A 69 dans le département voisin du Tarn.
Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 20/03/2024
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